Audionomie

#4 - Éco-fascisme, capitalisme et migrations

L’extrême-droite essaye de s’adapter aux crises en cours en intégrant un discours pseudo-marxiste et pseudo-écologiste. Dans cet épisode, en attaquant ce discours éco-fasciste, on montre que le combat des écologistes anticapitalistes est résolument aux côtés des migrant·es pour des raisons tactiques et pas seulement morales.


Texte complet de l’épisode


Dans cet épisode, on va essayer de comprendre les positions économiques et pseudo-écologistes de ce qu’on pourrait appeler l’éco-fascisme, en s’intéressant à la migration. On va, en particulier, attaquer les faux liens que l’éco-fascisme trace entre les migrations et le capitalisme, puis l’écologie. On va voir que l’analyse éco-fasciste se place dans un cadre économique nationaliste et que des concepts écologistes sont ré-appropriés sur des bases mensongères. En répondant à l’argumentaire xénophobe et en articulant les notions d’autonomie et de migration, on montrera que l’aide aux migrants est un aspect fondamental du combat anticapitaliste et donc écologiste. En fait, l’écologisme efficace doit nécessairement prendre en compte la lutte au côté des migrant·es.

Avant de commencer, je dois mentionner un article qui m’a inspiré pour produire cet épisode. C’est le texte intitulé « La tentation éco-fasciste : migrations et écologie » écrit par Pierre Madelin et publié sur le site Terrestres.org en juin dernier1. Dans cet épisode, je reprendrai quelques idées de ce texte, mais j’ajouterai une réflexion autour de l’autonomie qui apportera une autre perspective.

Pour commencer, on peut penser que le combat écologiste, de par ses origines à l’extrême-gauche, serait imperméable aux idées d’extrême-droite. Mais récemment, une nouvelle forme de discours d’extrême-droite se développe basée sur une interprétation fallacieuse de certains aspects du marxisme et sur une déformation de certaines idées écologiques. L’extrême-droite essaye de ce cette manière de s’adapter à la croissance de la pensée écologiste et à la reconnaissance des limites naturelles. Vu le développement rapide des idées écologistes, cette adaptation est une question de survie pour les courants réactionnaires. Pierre Madelin le mentionne, dans le texte cité, en écrivant : « Faute de pouvoir articuler ainsi le « brun » et le « vert », [l’extrême-droite] ne saurait s’imposer durablement – au moins dans certains pays, comme le nôtre – auprès d’un électorat toujours plus inquiet face à la détérioration des conditions de vie sur Terre. »

Fondamentalement, comme on va le voir, l’éco-fascisme est le retour sous une autre forme du mythe du « grand remplacement »2 ou du « génocide blanc ». Mais pas que. Le projet éco-fasciste participe aussi au développement d’outils théoriques qui tentent de valider cette idéologie xénophobe et qui ont inspiré les terroristes de Christchurch et de El Paso. Celui de Christchurch écrivait ainsi dans son manifeste rempli de haine que « l’immigration continue en Europe est une guerre environnementale ». Pour détruire l’éco-fascisme et l’extrême-droite plus généralement, il est donc nécessaire de comprendre la manipulation qui permet de relier le concept de « grand remplacement » et les considérations écologiques.

Pour analyser cette idéologie, on va se pencher sur un axe essentiel : l’argument économique pseudo-marxiste qui relie le capitalisme aux migrations. La manipulation marche globalement comme ceci : comme le capitalisme est responsable de la destruction écologique et que les migrations renforcent le capitalisme, les écologistes anticapitalistes doivent s’opposer aux migrations. Comme le clarifie aussi Pierre Madelin : « [L’extrême-droite] aurait (…) tout à gagner à présenter « l’invasion » supposée des migrants et le saccage avéré de la nature comme deux expressions distinctes mais convergentes d’une même logique : celle d’une intensification symétrique des flux de marchandises et de capitaux d’un côté, et des flux d’êtres humains de l’autre. »3


Faux marxisme et vrai racisme


Dans cette première partie de l’épisode, on va donc s’intéresser aux manipulations que les éco-fascistes utilisent pour relier les migrations au capitalisme. On s’était déjà penché sur le lien que l’extrême-droite trace entre ces deux phénomènes dans le deuxième épisode, où on avait évoqué l’argument qui essaye de lier la baisse de salaires aux migrations. On avait alors déjà vu assez brièvement que l’extrême-droite utilisait un vernis marxiste pour cacher son racisme et que la solution anticapitaliste était la lutte pour des statuts égaux pour les travailleurs étrangers. Ici, on va approfondir un peu cette idée et s’intéresser plus longuement à la manipulation opérée par l’extrême-droite. Le point de départ de notre analyse est l’hypothèse que le capitalisme est l’une des causes principale des crises écologiques. Et que donc l’abolition du capitalisme est un aspect fondamental pour éviter la destruction totale de l’écosystème terrestre. Les idéologues d’extrême-droite aiment eux-aussi se teinter du vernis anticapitaliste. Mais, comme on va le voir, l’analyse xénophobe qu’ils proposent ne permet en rien d’attaquer le capitalisme, mais sert au contraire uniquement leur idéologie.

L’un des concepts clefs pour comprendre le fondement de l’éco-fascisme est la notion « d’armée de réserve du Capital » introduite par Marx puis détournée par l’idéologue d’extrême-droite Alain de Benoist. Procédant logiquement, nous allons d’abord essayer de comprendre le concept original produit par Marx avant de s’intéresser à son détournement. Pour cela, on va se baser sur une intervention de Pietro Basso lors d’une conférence sur le marxisme tenue en 2019 à Pise et publiée en français sur le site Alencontre.org4.

Reprenant l’analyse marxiste, Basso explique que le système capitaliste a besoin « d’accroître constamment le temps de travail supplémentaire, la part de temps de travail non rétribué accompli par les prolétaires, et d’augmenter en même temps les journées de travail simultanées, c’est-à-dire la masse des travailleurs salariés. » Autrement dit, la recherche de profits correspond nécessairement à une augmentation du temps de travail non-rémunéré. Et, en parallèle, le système capitaliste accroît la productivité du travail par l’utilisation de la technique, ce qui diminue la quantité de travailleurs nécessaires pour produire le même nombre de marchandises. Comme le souligne Basso, ce double mouvement mène nécessairement à une contradiction puisque « la demande de travail augmente en valeur absolue mais diminue en valeur relative. [Ce qui] engendre une surpopulation relative croissante. » C’est cette population croissante de chômeurs qui constitue pour Marx l’armée industrielle de réserve. Cette armée de réserve du Capital, pour reprendre les mots de Basso, est donc « d’une part, le produit du développement du capitalisme et, d’autre part, une de ses « conditions d’existence » (…) prête à tout moment à satisfaire les besoins changeants de l’accumulation du capital. »

On peut tracer un lien entre l’armée de réserve du Capital et les migrations. Comme Basso l’explique plus loin « pour Marx, les migrations massives font partie intégrante du procès de formation du mode de production capitaliste et de sa reproduction élargie à l’échelle mondiale. » Pour Marx ces migrations ont évidemment un caractère forcé, puisque les exemples qu’il connaissait étaient l’exode rural et l’esclavage, en particulier la traite des noirs. Pour Marx, les migrations reflètent donc un double constat : elles sont, à la fois, une conséquence du développement capitaliste et une condition d’existence. Et il résume cela en écrivant « l’excédent de population ne résulte pas du besoin de force productive ; c’est plutôt l’augmentation des capacités productives qui exige la diminution de la population et qui résout cet excédent à travers la faim et l’émigration. Ce n’est pas la population qui fait pression sur les forces productives ; ce sont les forces productives qui font pression sur la population. »5

Ayant défini la notion, on peut maintenant montrer comment elle a été instrumentalisée, par certains auteurs d’extrême-droite, pour défendre une vision raciste et légitimer des politiques migratoires répressives. Pour cela, on va devoir se pencher, à contre-coeur, sur quelques extraits écrit par l’aristocrate d’extrême-droite Alain de Benoist. Dans un texte fondamental de l’éco-fascisme, Benoist mentionne que : « Pompidou reconnaissait avoir ouvert les vannes de l’immigration à la demande d’un certain nombre de grands patrons, tel Francis Bouygues, désireux de bénéficier d’une main-d’œuvre docile (…) afin d’exercer une pression à la baisse sur les salaires des travailleurs français »6. Benoist ne cite bien sûr aucune source pour cette anecdote, et il est probable qu’il l’ait inventé de toute pièce, mais ce n’est pas le point crucial. Ce que montre cet extrait et ce qui est important, c’est que Benoist favorise une vision complotiste selon laquelle ce serait les dirigeants politiques qui organiseraient directement les migrations sous la pression des grands capitalistes. Dans le texte, Benoist utilise le concept d’armée de réserve du Capital pour appuyer cette vision, et cela permet de donner une certaine légitimité à une idée qui est simplement la reformulation en termes économiques du mythe du grand remplacement. On est bien sûr à mille lieux de la vision marxiste des migrations, qui comme on l’a vu précédemment est basée sur le caractère forcé et systémique.

Pour comprendre encore mieux la manipulation, on s’arrête sur un autre passage de Benoist qui donne la nausée. En effet, il écrit : « Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les immigrés vont de plus en plus fréquemment venir des pays du Maghreb, Algérie d’abord, puis Maroc. Des camions affrétés par les grandes entreprises (…) viennent par centaines les recruter sur place. »7 Par un tour de passe-passe abject, Benoist occulte donc l’occupation coloniale et l’impérialisme qui ont détruit l’économie de ces pays du Maghreb au profit des capitalistes français. La raison de cette manipulation est clair : cela reviendrait à remettre en question l’économie capitaliste en France plutôt que de satisfaire son fantasme raciste. Marx avait compris lui que l’impérialisme et la colonisation sont des conséquences de l’accumulation du Capital dans les pays colonisateurs, et que parfois les travailleurs poussés par la pauvreté n’avaient d’autres choix que la migration.


La raison de [la] manipulation est clair : cela reviendrait à remettre en question l’économie capitaliste en France plutôt que de satisfaire [un] fantasme raciste.


Dans les deux exemples mentionnés, on voit la différence entre les deux analyses. Pour Marx, les migrations sont causées par l’accumulation du Capital et on un caractère systématique et forcé. Pour les idéologues d’extrême-droite elles sont organisées par des capitalistes indépendamment des conditions économiques et sociales réellement existantes. Cette différence est bien sûr fondamentale pour définir les objets de la lutte anticapitaliste. Si on accepte l’argumentaire fallacieux que l’immigration est un plan des capitalistes, le combat « anticapitaliste » devient un combat xénophobe contre les migrant·es. Au contraire, si on accepte la nature systémique du phénomène, on va voir que le combat anticapitaliste passe nécessairement par l’organisation avec les migrant·es contre le fonctionnement du Capital.


Contrer l’idéologie éco-fasciste avec l’autonomie des migrations


La raison pour laquelle nous sommes revenus, dans la partie précédente, sur le lien entre les migrations et le capitalisme, est que c’est la même logique que les idéologues d’extrême-droite utilisent pour lier les migrations avec la destruction de l’environnement. Comme le mentionne Madelin, l’extrême-droite essaye de « montrer que l’immigration, dans la mesure où elle est partie prenante de la dynamique du capitalisme mondialisé, a un effet dévastateur direct sur l’environnement. » Il continue en écrivant que, pour l’extrême-droite, « il existerait non seulement une symétrie entre l’intensification des flux de marchandises et des flux migratoires, mais aussi une complicité structurelle entre la mondialisation « par le haut », dévolue aux élites du capitalisme financier, et la mondialisation « par le bas » assurée par les migrants, accusés quant à eux d’exercer une pression à la baisse sur les salaires des classes populaires des pays d’accueil. » Pour l’extrême-droite comme les migrations sont organisées par les capitalistes, les migrant·es participent à l’accumulation du capital et, au final, à la destruction écologique.

La pensée éco-fasciste ne s’arrête pas à cette reformulation économique du grand remplacement. En fait, le lien entre capitalisme et migrations sert principalement de justification pour le projet global de création une société homogène blanche en Europe ; une société qui reviendrait en quelque sorte à une période antérieure mystifiée comme plus écologique. D’autres justifications pour cette vision utilisent une interprétation raciste et anti-scientifique de la biodiversité pour comparer les migrant·es à une espèce invasive. Les frontières et les États seraient alors non seulement des protections contre un capitalisme qui détruit la planète mais des entités naturelles aux mêmes titres que les organismes ou les écosystèmes. Pour aller plus loin dans la critique ces idées, je vous conseille l’excellent livre de Daniel Tanuro intitulé « Trop tard pour être pessimistes ! »8. Ici, ayant pris comme hypothèse que le capitalisme était la cause principale de la destruction écologique, on va seulement montrer que, par opposition à l’interprétation xénophobe de l’éco-fascisme, le combat anticapitaliste est aux côtés des migrant·es.


La pensée éco-fasciste (…) sert principalement de justification pour le projet global de création une société homogène blanche en Europe ; une société qui reviendrait en quelque sorte à une période antérieure mystifiée comme plus écologique.


C’est ici que notre analyse se distingue de celle de Pierre Madelin. Madelin pour s’opposer au conclusion de l’extrême-droite sur les migrations souligne, comme Marx, les caractères systémiques et forcés des migrations. Ainsi il écrit, à la fin de son texte que les migrant·es « sont les principales victimes de la division internationale, intrinsèquement hiérarchique, de l’accès au travail, aux richesses et aux ressources, mais aussi de l’exposition aux nuisances. » Et que l’activité des écologistes anticapitalistes doit être « pour des raisons éthiques (…) mais aussi pour des raisons politiques ; [de] les accueillir et [de] leur offrir la possibilité de poursuivre leur existence sous des cieux plus cléments, [et] réparer en partie les injustices qu’ils ont eu à subir. »9 La dimension politique que Madelin mentionne est donc la question de la réparation des injustices du système capitaliste et colonial, mais cette dimension reste basée sur une intuition morale. Dans cette partie, on va donc aller plus loin que l’analyse morale en ajoutant la notion d’autonomie. Plus spécifiquement, on va développer ce qu’on pourrait appeler une vision matérialiste des migrations en montrant, que si l’on reconnaît le caractère systémique du capitalisme, le combat avec les migrant·es est fondamental pour des raisons tactiques et pas seulement morales.

La question de l’autonomie des migrations est intéressante, mais elle est aussi difficile à manier pour au moins deux raisons. La première, c’est la réalisation que le caractère forcé des migrations et toujours fondamental. Un·e migrant·e ne choisit pas la migration librement grâce au calcul de la valeur économique de son travail sur le marché mondial. Ce sont les contraintes économiques, sociale et politiques qui sont sa motivation principale. La seconde raison, c’est que la notion d’autonomie est instrumentalisée contre les migrant·es par l’état bourgeois et les idéologies xénophobes. L’état bourgeois utilisera cette notion pour discriminer parmi les migrant·es qui n’auraient pas eu le choix de partir, qu’il désigne comme réfugié·es, et celles et ceux qui « auraient eu le choix », qu’il désigne comme migrant·es « économiques ». Bien sûr, cette distinction sert essentiellement à criminaliser et refouler les migrant·es économique puisque le parcours de migration n’est pas uniforme. Un·e migrant·e qui part d’un pays que l’état français considère comme sûr et qui se retrouve dans une zone de guerre ou face à des passeurs, ne peut plus être considéré comme un·e migrant·e économique, vu la dangerosité de sa situation. De même, l’idéologie xénophobe refusera de considérer que migrant·es seraient autonomes dans le pays d’arrivée, où ils ne seraient plus que des profiteurs du système, alors que beaucoup militent pour pouvoir travailler.

Cependant, malgré les nuances et les instrumentalisations exécrables, la notion d’autonomie est essentielle pour comprendre en partie pourquoi les pays dit développés dont l’Union Européenne prennent des mesures restrictives aux migrations, depuis les années 1970. Car, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les xénophobes, le développement de la « forteresse Europe » est le pilier principal de la politique migratoire extra-communautaire à partir de cette période10. Cette politique s’illustre, d’ailleurs à la vue de tous/tes, par traitement révoltant des migrant·es arrivant sur le territoire européen. L’autonomie des migrations permet d’expliquer ces phénomènes et, plus généralement, le développement, apparemment paradoxal, du capitalisme qui combine l’ouverture des frontières pour les capitaux avec la prise de mesures de restrictives par rapport à l’immigration.

Ce travail sur l’autonomie des migrations a été entamé par Mario Tronti, un penseur du marxisme autonome dans les années 1960, et a été, par la suite, développé par des critiques de l’altermondialisme dans les années 2000. Pour expliquer ces idées, on va se baser sur un texte d’Angela Mitropoulos intitulé « Autonomie, reconnaissance, mouvement » traduit en français par Etienne Simard pour la revue Ouvrage11. Avant de pouvoir s’intéresser à l’autonomie des migrations, il faut revenir au sens politique de l’autonomie plus généralement tel que Mario Tronti l’imaginait. Mitropoulos résume le raisonnement de Tronti ainsi : « alors que les capitalistes ont nécessairement besoin de s’équiper des appareils d’État pour s’engager dans la lutte des classes, les luttes de la classe ouvrière, elles, peuvent se passer de toutes formes de représentation, et ce, à tous les niveaux. » Le rejet des formes traditionnelles de représentation, la désertion de syndicats et des partis ne représenteraient donc pas, pour Tronti, un rejet de la lutte des classes par la classe ouvrière mais le développement d’une « stratégie différente ». Pour schématiser : les actions des syndicats et des partis ouvriers ne représenteraient qu’une petite partie de la lutte anti-capitaliste, et l’essentiel de la lutte passeraient par des actes de refus et de désertion. Ce raisonnement implique aussi « [qu’au] stade du capital social avancé, le développement capitaliste est subordonné aux luttes ouvrières, vient après elles ; il doit leur faire correspondre jusqu’au mécanisme politique qu’est la production elle-même. » Autrement dit, les actes de refus et de désertion de la classe ouvrière, forcent les capitalistes à réagir et à adapter le système en fonction.

Comme exemple important de cette nouvelle stratégie Tronti considère la migration. En effet, comme le mentionne aussi Angela Mitropoulos dans son texte : « Tronti affirmait que l’unification d’un marché global avait été imposée au capital par l’unité des mouvements de la classe ouvrière à l’échelle mondiale. » Plus précisément, comme « la fuite des capitaux repose toujours sur l’organisation de marchés séparés et segmentés (…) l’unification globale du capital — la « mondialisation » — s’est imposée au capital par un large refus et par la fuite massive de personnes. » En ce sens, pour Tronti et Mitropoulos, « fuir la misère est alors comparable à une grève pour des augmentations de salaires [ou] à l’abandon du travail par les couches appauvries du marché de l’emploi ». On peut développer l’argument comme suit : si les entreprises peuvent délocaliser et faire pression sur les salaires, c’est parce que les États protègent de manière différenciée les intérêts des travailleurs/euses sur leurs territoires. Or, dès les années 1970, les migrations commencent à menacer cette différentiation de droits et donc la rentabilité de la délocalisation. C’est pourquoi, à partir de cette période, le capitalisme préfère le renforcement des frontières, et de la « forteresse Europe », à la libéralisation du marché du travail. Cette analyse donne aussi directement une direction pour le combat anticapitaliste, complètement à l’opposé des tentations éco-fascistes. Bien sûr, les migrant·es ne sont pas forcément politisés et fuient parfois l’instabilité politique et la violence. Cependant, l’autonomie des migrations montre que le combat avec les migrant·es, indépendamment de la position morale, et une opportunité de résistance contre le capitalisme et, donc la destruction écologique.


(…) le combat avec les migrant·es, indépendamment de la position morale, et une opportunité de résistance contre le capitalisme et, donc la destruction écologique.


Conclusion


Dans cet épisode, en attaquant l’argumentation éco-fasciste à travers l’analyse des migrations, on a donc montré une fois de plus que l’extrême-droite ne présente pas un projet de société anticapitaliste. Même si cette idéologie se présente comme marxiste, anticapitaliste ou même écologiste, une analyse courte permet de mettre en évidence les manipulations sous-jacentes. Le projet de l’extrême-droite ce n’est pas de sauver la planète, mais d’utiliser tous les moyens possibles pour créer des frontières raciales, diviser les êtres humains et imposer une société homogène idéalisée. À l’opposé de l’idéologie xénophobe, une analyse sérieuse de l’autonomie des migrations montre que la place des écologistes anticapitalistes est nécessairement aux côtés des migrant·es. Les luttes pour des statuts et des salaires égaux, pour la régularisation, pour l’ouverture des frontières ne sont donc pas seulement des impératifs moraux, mais des pistes d’action pour s’opposer à la machine capitaliste et la destruction environnementale. Cette convergence des luttes s’est manifestée récemment lors de la lutte des travailleur/euses du Chronopost d’Alfortville et des actions des Gilets noirs. Cette convergence ne peut que s’intensifier tant que la machine capitaliste et le projet fasciste continueront à détruire les écosystèmes et les vies humaines.


Notes


  1. Lire l’article de Pierre Madelin sur le site Terrestres.org.
  2. Le “grand remplacement” est une théorie raciste et complotiste qui affirme que les migrations extra-communautaires seraient organisées par les élites européennes pour différentes raisons. Voir l’article Wikipédia sur le “grand remplacement”.
  3. Dans l’article de Pierre Madelin cité au-dessus.
  4. Lire l’intervention complète de Pietro Basso sur le site Alencontre.org.
  5. Citation de Marx utilisée dans le texte de Basso.
  6. Alain de Benoist, “L’immigration, armée de réserve du capital”, Revue Éléments (extrême-droite identitaire), 2013.
  7. Dans le même article de la revue Éléments.
  8. Daniel Tanuro, “Trop tard pour être pessimistes!”, Éditions Textuel, 2020. Voir sur le site des éditions textuel.
  9. Dans l’article de Pierre Madelin cité au-dessus.
  10.  Voir J. Thumerelle, “Migrations internationales et changement géopolitique en Europe”, Annales de géographie, 1992. Disponible en ligne sur le site Persee.fr.
  11.  Lire l’article sur le site de la revue Ouvrage.